
L'abbaye de Solesmes, située dans le diocèse du Mans, fête cette année son millénaire, mille ans d'existence et de grâces au service du Seigneur. Interview de son père abbé, Dom Philippe Dupont.
Que signifie célébrer un millénaire dans une société de l'instantané et du court terme?
Les moines essaient de vivre sur une durée plus longue
; ce millénaire nous donne l'occasion de revenir sur le passé non pas pour le contempler avec nostalgie mais pour rendre grâce pour les dons de
Dieu et tirer des leçons de cette histoire pour penser notre avenir. Celui-ci se construit sur la fidélité du présent à notre histoire. Notre tradition est vivante et doit se perpétuer tout au
long des siècles et des millénaires, profitant de la sainteté des membres qui
nous ont précédés, ayant nous-mêmes la responsabilité de transmettre cet héritage, ce patrimoine à nos successeurs.
Comment vous situez-vous comme institution millénaire dans une société de l'immédiateté ?
Nous faisons vœu de stabilité, ce qui est moins bien compris à notre époque. Rester dans un monastère soixante à
soixante-dix ans interroge nos contemporains. Grâce à Dieu, nos anciens
ont montré l'exemple de la fidélité. Nous avons à témoigner vis-à-vis des gens du monde de la durée, de la persévérance. Alors que tant de familles sont disloquées, que même l'amitié est souvent
sujette à remise en question, nous devons manifester cette valeur éternelle qu'est la stabilité. Mille ans de présence dans un même lieu montrent la réalité de cette permanence.
Que viennent chercher les novices dans votre abbaye ?
On n'entre pas à Solesmes pour le chant grégorien, ni même d'abord pour être prêtre, mais pour chercher
Dieu. Saint Benoît demande des chercheurs de Dieu. La communauté qui accueille le postulant va l'aider et l'épauler dans cette recherche de Dieu. Souvent, on considère la vie commune avec les
frères comme un fardeau difficile et éprouvant. Saint Benoît regarde d'abord les frères comme un soutien pour pouvoir mener ce combat quotidien contre les forces du mal, ce combat qui est aussi
un progrès dans la vertu, dans la recherche de Dieu, dans la sainteté, dans notre
chemin de séparation du monde, qui est d'abord attachement à Dieu.
Quel sens a le chant grégorien aujourd'hui, notamment dans la prière ?
Solesmes est renommé dans le monde entier pour le chant grégorien, même si cela n'est pas l'essentiel de notre vie, mais seulement un moyen privilégié
de notre recherche de Dieu. Le chant liturgique grégorien a aussi une valeur traditionnelle de stabilité, dans la prière de l'Église, puisqu'il a traversé les siècles. A la suite du
Concile Vatican II, le pape Paul
VI nous a demandé de poursuivre cette tradition, afin que ce chant grégorien soit conservé non pas comme un trésor relégué dans un musée, mais comme une prière vivante qui aide les âmes à monter
vers Dieu. C'est une prière plus intérieure : sa douceur, mais aussi la force et la violence de certaines mélodies, expriment adéquatement les multiples sentiments de louange et supplication des
hommes s'adressant à Dieu dans toutes sortes de situation.
Vos moines font vœu selon la règle de saint Benoît de stabilité, obéissance et conversion des mœurs, valeurs très éloignées de notre société contemporaine. Pouvez-vous rappeler la signification de ces trois vœux ?